Il y a quelques années, il aurait certainement été un bon
candidat pour jouer le petit St-Jean Baptiste au défilé de la fête
nationale. Philippe Pacalet a gardé cette tignasse épaisse,
châtain clair, très frisée et un air de gamin prêt à
faire les 400 coups. Derrière ce visage encore angélique à ses
heures, et un look un peu granola, se cache un des plus brillants vignerons qu'il
m'eut été donné de rencontrer. Je dis vignerons, car malgré
que Philippe ne soit pas propriétaire des vignes qu'ils bichonnent, il sait
faire une lecture intelligente du comportement des plantes sur les
différents terroirs qu'il exploite. J'évite de dire qu'il est
oenologue, pourtant il l'est. C'est qu'on se fait trop souvent l'image de
l'oenologue en blouse blanche, tel un médecin qui donne des
prescriptions pour soigner des vins malades, ou pire encore, un chimiste qui
dicte une recette qui permettra de se coller aux nouveaux canons du vin. Philippe
est de ceux (trop peu nombreux) qui savent qu'il est nécéssaire de bien
connaître la chimie du vin pour faire du bon vin sans chimie!
Ma rencontre avec Philippe Pacalet fût des plus déterminante. Elle
a eut lieu à l'époque où j'apprenais en Bourgogne comment cultiver
des vignes et faire du vin de façon classique, c'est-à-dire avec les
outils d'usage que sont les engrais, les herbicides, les pesticides, les levures
et le souffre. Fort heureusement, on nous amenait quand même à
réfléchir par rapport à l'utilisation de ces produits, nous
étions déjà à l'air de la culture raisonnée. En fait, il
y eut deux rencontres, en deux jours. La première, organisée par un
collègue de classe plutôt allumé par la viticulture bio, ses
racines néerlandaise y étant sans doute pour quelque chose, et la
deuxième visite fût possible grace à une employée de
l'importateur américain Kermit Lynch, avec laquelle je me liais
d'amitié. Des rencontres chocs, hautement philosophiques (...) et
sensorielles, touchèrent ma fibre verte. C'est dans la cave du domaine
Prieuré-Roch, où Philippe oeuvrait à titre de maître de chai
et de chef de culture, que je découvrai un univers qui m'était encore
complètement inconnu; celui du vin naturel. - Je me permet ici une
brève parenthèse pour vous remettre un peu en contexte : le domaine
viticole auprès duquel Philippe a oeuvré pendant 10 ans, appartient
à Henri-Frédéric Roch, également co-gérant du Domaine de
la Romanée-Conti. Cependant, l'ouverture d'esprit de Roch et sa confiance
envers Pacalet lui ont fait prendre une nouvelle tendance du point de vue
vinification et élevage, qui ne lui aurait pas été permise au
grand Domaine. -Le discours était simple, malgré des notions
avancées d'agronomie et de chimie, il ne prétendait faire mieux que les
autres, mais désirait se rapprocher le plus possible de ce que la nature
peut offir sur un terroir et un millésime donné. Côté
dégustation, difficile à cerner les vins aux premiers abords, mon
palais n'était encore pas étalonné, je devais refaire mes gammes
en fonction de nouveaux paramètres d'appréciation.
J'ai eu la chance par la suite de côtoyer Roch et Pacalet grâce
à Alain Burguet, mon maître de stage à Gevrey-Chambertin. Ceci m'a
permis de me rapprocher suffisamment d'eux pour espérer devenir l'agent du
Domaine au Québec. L'anecdote suivante en dis long sur le style très
différent de ces vins : je fais suivre des échantillons à
Montréal pour une dégustation à laquelle assisterait une
clientèle potentielle. Mes collègues du moment, n'ayant pas les notions
de base requises pour apprécier la différence,
préférèrent remettre les bouchons sur les bouteilles et attendre
mes justifications plutôt que de verser le vin. Il s'agissait de Clos
Vougeot ou de la Goillotte 1992, un millésime certe difficile en Bourgogne,
marqué par certaines carences en matière colorante, mais pourvu d'un
grand charme au nez et d'une texture de velour en bouche. Quelques deux ou trois
années plus tard, et plusieurs vins de même nature éclusés,
nous nous battions pour départager les flacons restant d'une petite
importation que j'avais commisse. Certains d'entre-vous se souviendront que le
Nuits St-Georges Clos des Corvées du Domaine Prieuré-Roch a
été vendu pendant quelques années au Québec, jusqu'à ce
que le laboratoire de la SAQ le juge inadéquat pour la vente et les retourne
chez le producteur. On ne nous a même pas donné la chance de les vendre
en privée à nos clients.
Ce n'est que plus tard que j'ai pu comprendre le cheminement de Pacalet.
Philippe est le neveu de Marcel Lapierre, notre producteur-vedette de Morgon et
un des premiers vignerons à remettre de l'avant un travail plus naturel de
la vigne et du vin. Lapierre tenait son inspiration d'un certain Jules Chauvet,
brillant oenologue et petit négociant de Romanèche-Thorin, lequel
avait fait des recherches à l'institut Pasteur sur les levures. Chauvet est
connu pour avoir révolutionner la dégustation analytique des
arômes de fleurs et de fruit dans les vins. Il fût aussi un pionnier en
matière de vinification à basse température et sans souffre.
Philippe allait être le dernier apprenti de Jules Chauvet alors qu'il
complétait son diplôme national d'oenologue à Dijon.
Ce n'est que depuis 2001 que Philippe Pacalet vole de ses propres ailes. Les
terroirs bourguignons peuvent être grands, mais leurs coûts d'achat
prohibitif, le jeune vigneron décide donc de louer des vignes en se fiant
principalement au matériel végétal planté. Il cherche le
pinot fin issu de sélection massale (*) lequel donne de petites grappes, de
petits rendements, une certaine résistance aux maladies et vraisemblablement
aussi, une plus grande complexité aromatique. Dans nombre de cas il cultive
lui-même les parcelles, sinon il impose aux vignerons un cahier des charges
drastique basé sur les principes de l'agriculture bio-dynamique, ce qui
implique un travail manuel supplémentaire à la vigne et donc des
coûts de production plus élevés. On ébourgeonne
sévèrement la vigne pour en réduire le rendement, et la taille se
fait pour renforcer le pied de vigne et contenir sa vigueur, quitte à ce
qu'il ne donne rien une année. La qualité a un prix ; Pacalet paye la
vendange au prix du vin fini, soit 30-40% plus cher que ce que payerait
normalement un négociant. Et la vendange se paye en novembre alors que le
vin ne se paye qu'une fois qu'il est retiré de chez le vigneron. Mais en
payant plus cher, on s'assure de meilleures sources d'approvisionnement et une
meilleure qualité de vendange, ce qui demeure une condition sine qua non
quand on fait du vin naturel.
À la cave même rigueur qu'à la vigne : vendange manuelle,
tries, refroidissement des raisins et fermentation en grappe entière comme
mis en pratique chez l'oncle Marcel à Morgon. Évidemment la vinication
se déroule sans ajout de levures chimiques ou de souffre. Les extractions
sont douces pour permettre au pinot noir de s'exprimer sur la finesse plutôt
que sur la puissance, révélant ainsi un maximum d'arôme de fruit
en jeunesse. La Bourgogne moderne tend à dénaturer le pinot en lui
octroyant plus de puissance et de couleur qu'il ne le faut et ce, au
détriment de l'élégance de texture et des parfums
caractéristiques des vins de cette région. C'est sur cette base de
réflexion que Philippe construit ses vins, des vins d'une grande pureté
d'expression. Cette patine est rendu possible aussi grâce à un long
élevage sur lies dans les caves froides et humides de Michel Couvreur à
Bouze-les-Beaune, le même Couvreur qui fait du whisky en Bourgogne, mais
ça, c'est une autre histoire... Cet élevage sur lies vient certe
décolorer un peu les vins, mais elle permet de les affiner doucement en
fût, sans y ajouter de soufre. Les vins sont mis en bouteilles sans collage,
ni filtration, ce qui permet de garder un maximum de richesse.
On retrouve les vins de Pacalet sur quelques-unes des meilleures table de
France, mais surtout dans les bars à vins parisien et au Japon où l'on
est très sensibilisé à une culture plus verte de la vigne, ainsi
qu'à une consommation plus saine, plus zen! Les vins fins et digestes qu'il
propose sont aussi mieux adaptés à la morphologie digestive nippone que
les poids lourds que l'on rencontre de plus en plus dans le marché. À
Montréal et en région, certaines tables proposent déjà les
vins de Pacalet : Cube, Pied de Cochon, Utopie, Auberge Hatley, Laloux,
l'Express, L'Eau à la Bouche, BU et Toqué. Les sommelliers qui ont eu
la chance de déguster en compagnie de Philippe Pacalet en garde tous le
souvenir d'une expérience des plus enrichissante tant au niveau gustatif,
qu'idéologique.
(*) sélection massale : sélection de matériel
végétal composée d'individus ayant des caractéristiques
différentes les uns des autres.
Jean-Philippe Lefebvre